Qatar - Oman

    Notes et commentaires

    Etat de Qatar
    Sultanat d'Oman
    1973 - 1974

   
Qatar


    Doha

    Approche. Par les hublots on aperçoit des brûlots qui semblent baliser une piste.
    Ce n'est pas la piste d'atterrissage ; ce sont les torchères qui jalonnent l'exploitation du pétrole.
    Atterrissage à Doha en juillet.
    Le temps d'arriver au bas de la passerelle, l'air gorgé d'humidité remonte insidieusement par les jambes de pantalon ; il forme une gangue souple comme un molleton humide qui s'insinue, traverse la ceinture, habille le torse et s'installe de manière permanente ; tous ceux qui portent un costume occidental sont uniformément trempés, presque ruisselants, du col aux genoux. Il s'agit des hommes. La seule femme visible, douanière ou policière, est affectée à la fouille des femmes… quand il y en a.
    Doha est une ébauche de ville – il n'y en a pas d'autre – dans un désert grand comme la péninsule armoricaine.
    L'hôtel est à la périphérie, dans une rue ou une avenue partagée par un terre-plein central, bordée de quelques maisons ou de petits immeubles aisés. Les voitures y sont rares. Quelques animaux circulent. Apparition ubuesque d'un singe enjambant le terre-plein ! Sans doute un animal familier. Il semble avoir l'intention de rendre visite à un voisin et entre dans la maison d'en face ! Un âne a pris l'habitude de vagabonder la nuit ; il se prend parfois un sabot dans une boîte de jus de fruit qui, en s'écrasant, se referme sur le sabot ; toute la nuit, sa déambulation est rythmée par un bruit de cymbale amortie. On suppose que ce n'est pas une boîte de bière à cause de la prohibition.
    Le « centre ville » est un agglomérat d'échoppes, de cabanes, de magasins de fournitures diverses ou de comptoirs qui débitent des boissons passées au mixeur ; on peut consommer de la bière sans alcool à la terrasse qui est simplement une parcelle de désert pas encore domestiquée. Un bidonville à proximité. Des gamins joyeux et curieux s'approchent en voyant des étrangers ; il n'y a sans doute pas d'école mais ils sont formés très tôt au respect des conventions : le plus déluré, sept ou huit ans, a saisi une savate, la brandit, et finit par taper à coups redoublés sur sa sœur qui persiste à vouloir le suivre pour voir les étrangers. Il s'approche en répétant : « …saab…saab… » Et comme il tend la main le mystère s'éclaircit : quelque monnaie de riyals règle la question. Naturellement d'autres enfants surgissent et font de même...
    Au début de la décennie 1970, ce petit pays obscure prête de l'argent au gouvernement français.
    Un Pakistanais, assis contre un muret, tresse une ceinture avec des laines de couleurs éteintes mais très bien assorties. C'est une de leurs spécialités. L'extrémité de la tresse est fixée à son gros orteil, ce qui lui permet de maintenir la tension pendant qu'il progresse.
    Les véhicules klaxonnent à tout rompre et à tout propos.

    Chantiers

    Sur les chantiers de décoration tout vient de Paris, mobilier, menuiseries, mais aussi nécessairement la peinture, l'enduit, les clous, les vis, le plâtre, le papier de verre…
    La villa du « ministre » des douanes donne sur un jardin intérieur et possède un étage ; la distribution est classique : au rez-de-chaussée, salle à manger officielle, salon, bibliothèque. La table de salle à manger fournie est en bois peint façon faux marbre : une œuvre d'art bien fragile. Un escalier monumental éclairé par une suspension centrale mène aux appartements privés.
Le jardin  est doté d'une piscine en matière thermoplastique, à l'air libre ; à une extrémité un abri équipé de l'appareil réfrigérant qui n'est pas en service. Remplie d'une eau irisée par un produit huileux qui rappelle le pétrole elle serait malgré tout bien tentante si sa température n'atteignait pas 105° F, soit un peu plus de 40° C.

    Ailleurs, il s'agit de réaliser une salle de spectacle, sorte de cabaret, au dernier étage d'un hôtel pour résidents étrangers. Une salle avec des tables et des chaises, une scène et un réduit pour les coulisses.
    Les bandes de toile abrasive de la ponceuse à bande, livrées dans les conteneurs parisiens, ont un grain un peu trop fin pour l'emploi dans la construction de la scène. Après une recherche approfondie dans tous les commerces susceptibles de vendre ce qui peut ressembler à de la quincaillerie, il est impossible de trouver des bandes ni des ponceuses à bande. Les vendeurs connaissance l'existence du sandpaper – tout se passe en anglais – mais il n'y en a pas.

    Tous les personnels, et apparemment tous les habitants, sont de sexe masculin. Aucune présence féminine sauf, exceptionnellement, derrière les vitres fumées d'une berline, une silhouette, vaguement perçue, reconnaissable à son voile.

    Indépendant depuis deux ans, le Qatar ignore le tourisme.
    Dans ces pays du Golfe arabique (surtout pas persique !) pas de visiteur dilettante, pas de vacancier, pas de touriste. Les visiteurs sont des hommes d'affaires ou le personnel d'une entreprise. Il était arrivé, très exceptionnellement, qu'un voyageur impénitent, de style globe-trotter, ait pu obtenir un visa d'entrer sur le territoire à condition de n'avoir jamais pénétré en Israël. Il ne suffisait pas de perdre son passeport et d'en obtenir un neuf pour se refaire une virginité internationale ; ce qui excluait, par exemple, les journalistes ayant publié, dix ans plus tôt, un reportage sur Jérusalem. Les services de renseignements étaient assez rusés pour découvrir la tromperie… fut-ce tardivement. Ce qui a donné l'occasion à un reporter marseillais – après un séjour insouciant à Mascate – de mouiller sa chemise et plus encore malgré l'air conditionné, quand il s'est vu prié poliment, par deux agents du gouvernement, de quitter l'avion sans explication à l'escale de Dubaï, lors du retour, tandis que son bagage continuait son chemin.





Oman


    L'année 1973 est l'An III de l'ère moderne en Oman. En 1970, Qabous a destitué son père, Saïd, an détour d'un couloir, avec l'aide des Anglais. Le pays était tombé dans une misère insondable depuis la perte de son activité maritime et de sa marine commerciale que les Anglais avaient largement contribué à affaiblir. Pourtant, à force de sacrifices, le vieux sultan Saïd était parvenu à redresser les comptes du pays et à réduire ainsi l'assistance qu'il devait aux Anglais, mais les exportations étaient devenues dérisoires. Il semblait refuser l'image de son pays dépendant des concessions pétrolières aux étrangers. Les explorations et recherches avaient été développées pendant la décennie 1960 et il fallait en tirer les conséquences et les bénéfices, sous peine de sombrer.
    Le sultan Saïd a en principe obtenu l'unification de Mascate et Oman mais la guerre est ouverte entre le sud et le nord, encore que ce soit peu perceptible dans le nord.
    La province du sud est en rébellion. C'est la guerre du Dhofar. Sur une base structurelle tribale renforcée par l'autorité des imams ibadistes en opposition avec le pouvoir centralisateur du sultan ; dans un contexte de rivalité entre la population du sud, proche des tribus yéménites et la population à vocation maritime originairement immigrée du nord ; attisé par une misère endémique, le conflit a pris l'allure de revendication marxiste avec la partition du Yémen voisin. En 1970, la création d'une République démocratique du Yémen, bénéficie de l'appui momentané de l'URSS et de la Chine.
    La découverte et l'exploitation du pétrole ne sont pas étrangère à l'affrontement, et 1973 devra surtout être l'An I de la prospérité retrouvée grâce aux bénéfices du pétrole qui excitent les appétits, sachant déjà que les gisements sont limités.
    Le sultan Saïd, naturellement soupçonneux et sans doute influencé par les évènements intérieurs, avait institué des mesures contraignantes d'un autre age : personne ne devait circuler, la nuit venue, sans être porteur d'une lampe tempête éclairant son visage. Et la nuit tombe brutalement à Mascate ! Qabous rapporte la mesure mais le conflit est réel.
    La circulation vers le sud, à l'intérieur du pays, est limitée, elle présente des risques et elle est soumise à un laissez-passer des autorités, même pour se rendre à Nizwa.

    Vers Mascate

    L'arrivée à l'aéroport de Sib ressemble à l'arrivée à Doha.
    Température courante à l'aplomb du tropique, 40 ou 50 ° Celsius. La température nocturne est inférieure de 10° à peine. L'humidité relative peut dépasser 90 %. Structures de l'aéroport : constructions provisoires. Fret et passagers dans le même hangar.
    Matrah : 35 km.
    Jusqu'à Matrah, la route est très large, le revêtement est parfait et c'est précisément la seule route véritable dans un pays de 300 000 km². Toutes les voies intérieures sont des pistes. Eloignées du parcours, on aperçoit quelques maisons basses disséminées.
    Sur cette magnifique route de Sib les Omanais, qui ont appris à conduire dans le désert, exercent leur maîtrise et découvrent le vertige de la vitesse. On en trouve des traces remarquables : non loin de l'aéroport, une Jeep militaire gît sur le bas côté, mais à l'envers, pare-brise baissé comme c'est l'usage sous la canicule, reposant sur le capot et les dossiers des sièges (on se demande où sont passées les têtes des militaires).
    Le chauffeur du taxi requis pour aller à Matras a un comportement préoccupant : enrhumé, il éternue régulièrement et, dans un réflexe non maîtrisé, il ferme longuement les yeux sans réduire la vitesse.
    A l'entrée de l'agglomération, une voiture de tourisme est venue, en vol plané, coiffer le toit en terrasse d'une maison basse, sans même se retourner.
A partit du port de Matrah vers l'est, une petite route de corniche mène ensuite à Mascate, le long du bord de mer, la mer aux couleurs changeantes dont la dominante a le charme de l'encre intitulée : « Bleu des mers du Sud » sur les encriers Waterman. En contrebas, sur la grève et les rochers qui affleurent, des compagnies de hérons cendrés, d'une élégance aristocratique et détachée, cherchent leur nourriture dans les creux.
    Sur cette route, le capot d'une voiture est venu s'encastrer dans un canal perpendiculaire qui passe sous la chaussée ; le reste de la voiture ne passait pas.

    Matrah - Ruwi

    Matrah est l'agglomération active. On y trouve des cubes de béton figurant des constructions à l'avenir incertain qui voisinent avec des collines de tuf. On y trouve aussi des commerces prodigues en technologie japonaise, fraîchement débarquée, qui font bon ménage avec l'éventaire du rouleur de kif, assis derrière sa table bancale, et le vendeur de café qui entrechoque ses tasses pour attirer l'attention.
    Le souk déborde de tissus Baloutches ; certains sont industriels mais les plus anciens, frappés au bois, présentent des motifs rebrodés, répétés et combinés, enrichis de sequins. Il est recommandé de marchander, ne fut-ce que par courtoisie ; c'est un signe d'intérêt apprécié. Les marchands s'absentent parfois et on peut croire le déballage de tissus abandonné mais au premier signe d'intérêt, un enfant d'une dizaine d'années surgit derrière un coupon ; il vaut mieux attendre le retour du grand-père car l'enfant vend systématiquement plus cher pour empocher la différence et refuse le marchandage.
    La quincaillerie locale, les objets d'usage, les réfrigérateurs à pétrole sont proposés pêle-mêle. Un peu à l'écart les bijoutiers traditionnels exposent leurs œuvres d'art avec l'ancestral poignard recourbé, le khanjar damasquiné et son fourneau filigrané.
    En fouillant dans une caisse, un thermomètre gradué d'après l'échelle de Celsius apparaît – tout le reste est en fahrenheit ; il est bloqué à 50° et ne variera jamais.
    Partout ailleurs, en circulant dans l'agglomération ou en dehors, l'unique odeur perçue est celle des matières minérales et des matériaux surchauffés. C'est une odeur uniforme de torchon brûlé, mais dans le souk l'odeur est indescriptible ; elle amalgame la senteur des denrées alimentaires en graines, en poudres, en feuilles, en pâtes qui se mélange à celles des textiles et de la teinture et qui se confond avec l'odeur des onguents et des parfums du barbier.
    Le Matrah Hotel est ancien, modeste mais familial. C'est une construction en « U », de plain-pied. Un large espace libre en façade, comme un parvis, invite à jouer à la pétanque. La cour intérieure, à l'arrière, cache une haute citerne métallique.
    Naturellement, le réceptionniste est un « mec », dirait un Parigot, mais aussi la secrétaire, la femme de ménage, la femme de chambre, la blanchisseuse, la repasseuse, la serveuse et tutti quanti.
    La réserve d'eau est emmagasinée dans la citerne métallique de la cour intérieure où elle suit la courbe de la température tropicale. Ce qui permet d'obtenir de l'eau froide à la température du corps (37°). La salle de bain étant équipée d'un chauffe-eau – évidemment jamais en service – l'eau qui séjourne dans le chauffe-eau, à l'abri du soleil, est sensiblement plus fraîche que l'eau froide et on peut obtenir, par le robinet d'eau chaude, une douche froide à… 25°, à condition d'être matinal.
    La plupart du temps l'hôtel est calme. Il peut arriver exceptionnellement qu'une rumeur persistante commence à enfler en fin de soirée dans une chambre voisine. A minuit le bruit est insupportable. Inutile de cogner à la cloison de placoplâtre ; le premier moment de surprise passé, le chahut reprend. Inutile d'aller se plaindre à la réception ou de faire appeler le directeur en menaçant de prévenir la police : il prendra un air navré et sur le ton de la contrition dira : « … c'est la police qui a loué la chambre … ». C'est une assemblée de joyeux collègues qui festoient clandestinement jusqu'à cinq heures du matin, forts de la légitimité du plus fort. Il reste une heure pour dormir.
    Entre le Matrah et la route, il y avait un quartier populaire, en partie bidonville mais surtout constitué de « maisons » traditionnelles faites de branchages et de feuilles de palmiers, qui peuvent supporter parfois un étage. La pluie n'est pas un danger. Il peut se passer deux ans sans une goutte de pluie, sauf égarement d'une queue de mousson. Aux abords de ce quartier, on pouvait apercevoir des femmes, circulant librement pour s'approvisionner en eau à une fontaine, portant leur jarre sur la tête. Leur voile les gênant, elles pouvaient l'avoir relevé mais elles restaient protégées par un masque d'une couleur bleu violacé indécise, provenant d'une teinture végétale mal fixée, l'indigo, qui laisse des traces. Le quartier a « malencontreusement » subi un incendie qui l'a totalement détruit en une journée, laissant un grand espace disponible pour le béton. Les habitants ont été relogés dans des tentes, vers Ruwi qui se trouve en deçà de Matrah, près de l'ancienne piste d'aéroport, si on peut lui donner ce nom, où s'élève encore la petite tour de contrôle en bois qui ressemble à un chalet sorti d'un jeu de construction.
    En venant de l'aéroport de Sib, Ruwi se trouve avant Matrah. Autour de Ruwi l'espace est dégagé et on sent une tentative de construction sans cohésion. Ici ou là des ébauches d'immeubles, ailleurs une rue se termine brutalement contre un mur. La petite ville pourrait devenir un centre commercial ou administratif mais l'impression est que les constructions seront un jour ininterrompues entre Ruwi et le port de Matrah.
    Les bureaux des divers services et des administrations sont dispersés. Les ministres sont omanais, sous la responsabilité du sultan ; les directeurs des services, qui assurent  le fonctionnement technique, sont presque toujours anglais ; les employés sont très souvent indiens avec quelques Omanais.
    Les services de l'immigration doivent être visités en cas d'arrivée de nouveau personnel d'une entreprise. Les nouveaux arrivants sont accueillis à la descente d'avion et chaperonnés par un responsable mandaté de l'entreprise qui doit faire état de leur N.O.C. (certificat de non-objection à l'entrée sur le territoire). Le Boeing atterrit généralement la nuit et, en l'absence de N.O.C., les arrivants repartiront par le courrier de 6 heures. Bien que les activités commencent très tôt en Oman, il n'est pas facile de joindre un responsable du gouvernement pour servir de caution, même si on travaille pour ledit gouvernement. Il faut ensuite faire enregistrer le nouveau personnel et les fameux N.O.C. retrouvés ou reproduits, dans les services de l'immigration. Le bureau approprié se trouve au rez-de-chaussée d'une villa, au fond d'une cour et le guichet est simplement la fenêtre qui donne sur la cour. Il suffit de prendre la file et d'attendre son tour sous la canicule. Il n'y a pas d'auvent. Les Indiens et les Arabes peu lettrés faisant à peu près les mêmes fautes que nous, en Anglais, la démarche peut s'engager courtoisement.
    Depuis 1920, il n'y a plus de représentation diplomatique française à Mascate, pas plus qu'en Oman. Pour traiter les affaires personnelles en tant que ressortissant français il faut solliciter l'intervention du chargé d'affaires en poste à Manama. Il suffit de monter dans un petit avion à hélice pour Bahreïn, de ceux dans lesquelles on entre par l'arrière, sorte d'autobus local qu'on prend pour faire ses courses.
    Il existait cependant une tradition de relations diplomatiques entre la France et Mascate. En 1895 la France, rivale de l'Angleterre qu'elle juge trop influente dans cette région décide d'implanter un consulat à Mascate ; elle accrédite Paul Ottavi qui restera en poste jusqu'en 1915. Le « petit Corse », inventif et entreprenant, « fauteur de troubles » ne cessait pas de contrarier la reine Victoria. Une résidence très élégante a été offerte par le sultan.
    En janvier 1974, un ambassadeur français est accrédité en Oman. Paul Carton arrive à Mascate dans une vieille Renault portant fièrement fanion, accompagné de sa femme, première secrétaire (arabophone)  et d'un employé. Il ne peut occuper la « maison de France » qui n'a pas été entretenue depuis 1920.
    En écho à la vieille Renault, par un trait d'esprit bien français, le sultan reçoit en présent de France une demi-douzaine de Citroën DS 23 – la série est en fin de carrière – qui défilera en convoi, du port à la résidence de Salalah. On ne les reverra pas.

      Le port

    En cours de réalisation, les aménagements du port de Matrah sont en bonne voie mais les moyens techniques ont du mal à suivre, surtout pour la manutention. Le port est encaissé, comme dans un cirque, entre la ville et les falaises rocheuses, il n'y a quasiment pas de rade ; les gros cargos ne peuvent venir à quai à cause du tirant d'eau. Ils sont déchargés au large, sur des barges. Les conteneurs de mobiliers et de matériaux destinés au chantier de décoration du palais, « caisses » en bois plus grandes qu'une chambre de bonne, stationnent parfois plusieurs jours sur le quai de débarquement jusqu'à ce qu'on ait trouvé le moyen de les acheminer. Ou bien ce sont les barges qui font défaut.
    Les travaux continuent et parfois une explosion, déclenchée par les artificiers, fracture un pan de rocher.
    Un superbe boutre, fardé d'enluminures polychromes, gîte contre une digue et semble respirer par une déchirure béante. Rescapé parmi ceux qui ont fait la gloire de la marine omanaise, il rappelle sa domination dans l'océan Indien pour toutes les activités maritimes, des plus ordinaires aux moins reluisantes comme la traite des esclaves sur la côte africaine.
    Belle matinée au ciel voilé d'une brume de chaleur, comme souvent. Sur la plage, près du port, à 7 heures du matin, la température oscille entre 40 et 50°. Le marché au poisson se tient sur la grève, dès l'arrivée des pécheurs. Des générations d'entrailles de poissons gisent sur le sable avec un mufle de requin marteau. Un rostre de poisson scie est ramassé par un européen avisé. Une tortue vivante est achetée par un occidental sensible et sera remise à la mer. Les poissons sont éviscérés, découpés et les bas morceaux, restent sur place avec d'autres attributs étranges. Les mouches, par myriades, s'affairent et se régalent ; les femmes marchandent, le commerce est animé et florissant.

    Mascate

    Le charme de Mascate vient de sa situation naturelle, non des constructions sans grand caractère sinon le caractère que lui ont donné les autres : les conquérants portugais avec les fortifications construites au XVIe siècle et la colonie Baloutche, communauté importante et bien implantée. Les constructions indo-omanaises, qui dégagent un charme particulier, se distinguent nettement des autres par la présence éventuelle de petits balcons en encorbellement et un modelé qui tranche avec les contours cubiques de la construction locale ; il y avait un quartier de ce style, près de la mer, en face du fort Djelali : la majorité de ses habitants a été expropriée et la plupart des maisons rasées pour permettre la construction du palais.
    Près du mur d'enceinte aujourd'hui symbolique, des chèvres grimpent sur des épineux qui se tordent de douleur ou sur les voitures proches, pour brouter la maigre végétation qu'ils produisent. D'autres chèvres, moins sportives, se contentent des papiers trouvés au sol. Un bouc explore les abords du palais et se gave des papiers et des détritus que le chantier génère, en poussant des cris gutturaux entre le bêlement et le brame.
    Il n'est pas dans les coutumes locales d'entretenir un animal de compagnie. Il ne viendrait à personne l'idée d'avoir un chien, un chat ou un bulbul en cage, cet élégant chanteur qui pullule dans les oasis. Les chiens, sloughis ou bâtards, errent et chassent en meutes. Le jour ils se tiennent à l'écart, la nuit, ils cherchent leur pitance autour des habitations.
    Il existe une salle de cinéma dans les environs de Mascate. C'est un hangar, bien entendu.
    La programmation est loin d'être hebdomadaire mais on projette de temps en temps un film indien ou arabe. Longtemps avant le début de la séance, les Indiens, à commencer par les ouvriers du chantier, se réunissent autour de l'entrée. Puis, quand l'heure approche, ils se massent près des portes, attendant impatiemment l'ouverture. Au premier bruit, au premier signe qui laisse supposer l'ouverture prochaine, la masse de ceux qui sont derrière commence à exercer une poussée à la fois dans l'axe et latéralement. Dès que le verrou a sauté, les portes sont chassées par les premiers spectateurs qui ne peuvent rien faire d'autre qu'entrer, soit debout, soit à genoux, soit à plat ventre sous la poussée ; la foule se déverse à l'intérieur, entraînée par son propre poids et occupe les sièges dans une confusion totale. Il ne fait pas bon rater la marche en entrant. On peut compter quelques blessés légers ; le bilan est parfois plus lourd.
    La première image est celle du drapeau omanais. La seconde image est celle du sultan : toute la salle se lève pour applaudir le souverain.
    La salle s'éteint, rien n'empêche plus la projection du film.

    Le palais en chantier

    Par une fantaisie de l'architecture géologique, le fossé d'effondrement de la mer Rouge a fait que ces pays arabes se trouvent en Asie. Et le sultanat d'Oman est effectivement tourné vers l'Asie. L'essentiel de la population active est d'origine indienne ou pakistanaise. Rares africains en ville, les policiers sont souvent des noirs athlétiques du Zanzibar, ancienne colonie.
    Sur le chantier les ouvriers sont des petits indiens du Kerala, les contremaîtres sont de grands sikhs enturbannés portant, sous la chemise, un stylet traditionnel dans sa gaine, le torse entouré d'un ruban de couleur rose tendre passant sur l'épaule en guise de baudrier.
    Le palais proprement dit domine le site. A droite du palais, vers l'est, un bâtiment dit « des femmes » et un bâtiment supposé être une résidence de personnalités invitées. A gauche, vers l'ouest, le palais du gouvernement dont la terrasse est prévue pour accueillir un hélicoptère.
    Conçu par un cabinet d'architectes indiens, avec ses colonnes typiquement indiennes à l'assise étroite, s'évasant très largement en diabolo vers le haut qui soutient une ample corniche en débordement de la terrasse, le palais est plutôt celui d'un raja. Confronté aux falaises rocheuses, aux forts et remparts médiévaux, le palais est parfaitement incongru.
    Les autres bâtiments, plus modestes, sont de même facture.
    Sur un espace libre, face à la mer, un énorme monticule de pierres et de déchets de pierres. En haut du monticule, une demi-douzaine d'ouvriers indiens. Armés de bouchardes, de ciseaux, de bouterolles et de massettes ils taillent, amincissent et préparent le revêtement qui sera plaqué en parement sur le béton de certains murs extérieurs. Ils taillent, taillent sans désemparer et prennent de la hauteur, assis sur leur tas, en même temps que le tas s'élève.
    Les parties nobles de la construction, le sol et l'intérieur vont être habillés de plusieurs centaine de mètres carrés de dalles de marbre blanc.                                                                                               
    Les terrassiers creusent une tranchée ; curieusement, ils n'ont pas de pelle pour évacuer la terre mais un récipient qu'on tient à deux mains, dont l'aspect est à mi-chemin entre un plateau de balance et un couvercle de lessiveuse, en plus creux. Il faut se baisser pour réunir la terre, le sable ou les gravois à dégager et ce doit être épuisant ; mais c'est assez commode pour faire la chaîne, en le passant de main en main ; le récipient vide retourne en sens inverse de la même manière. L'engin n'est pas franchement d'un profil parabolique mais cependant satisfaisant une fois converti en parabole de prise de son.

    Une bonne demi-douzaine de conteneurs a été acheminée depuis Paris avant l'arrivée des décorateurs et mis à l'abri dans un espace où ils se côtoient sans ordre particulier. Il faut examiner soigneusement les connaissements et les listes de colisage pour déterminer ceux qui doivent être accessibles en priorité parce qu'ils contiennent les outillages et les matériaux de première nécessité. Malheureusement certains matériels et les accessoires de moindre dimension ont été placés, par économie, dans les espaces naturellement vides, entre les pieds de tables et les pieds de sièges qui peuvent être les fauteuils de style de la salle du diwan dont la décoration attendra encore un an. Il faut déplacer les « caisses » pour pouvoir ouvrir (du bon côté, si possible) celles qui contiennent la peinture, les enduits et les accessoires adéquats mais aussi la clouterie, la visserie, la menuiserie, une centaine de mètres linéaires de lambris de 5 m de haut, 300 m² de faux plafonds en staff, les sacs de plâtre, sans oublier les échafaudages.
    Cela tombe à pic ; l'architecte indien délégué, responsable du chantier, regarde les belles caisses avec gourmandise : il est à court de bois de coffrage pour la construction de l'escalier d'honneur qui est en panne. Une armée de petits indiens joyeux – ils sont largement plus d'une centaine sur le site, logés dans les sous-sols – s'attelle au dépeçage des caisses. Il faudra mettre à l'abri le mobilier qui se trouve à découvert ; les coolies indiens s'en chargeront.
Selon les besoins des travaux, un camion grue pourvu d'une flèche de 100 pieds (30 mètres), toujours dressée, se déplace autour de la construction à la vitesse de 2 mètres par minute, précédé d'une équipe à pied qui aplanit les déclivités du sol, recharge les creux, et dame le sable car il s'agit d'une plage et même d'un remblai ; le palais a les pieds dans l'eau, dans une anse dominée un fort portugais. C'est par cet engin que les conteneurs non ouverts seront hissés provisoirement sur le toit terrasse.
    Une grue électrique automotrice, suivie d'un câble gros comme le bras et long d'une cinquante de mètres, parcourt l'aire devant la façade pour assurer la manutention de moindre portée. Moins haute, plus légère mais ayant moins d'assiette que le camion, elle se déplace dans les même conditions.
    Elle ne s'est abattue qu'une seule fois !
    Quant à la flèche du camion grue, elle est restée dressée. Mais, un matin, le crochet a été trouvé à terre, emmêlé dans un tronçon de câble : le câble s'était rompu spontanément, en l'absence de manœuvre et sans charge ; c'est inexplicable même en tenant compte du poids du crochet seul : une demi-tonne.
    Le plus étrange est peut-être que les deux incidents n'ont occasionné aucune blessure ni aucun dégât matériel, sauf pour le câble qu'il faut changer, sur un chantier foisonnant d'activités et d'ouvriers.

    Décoration

    La salle à manger officielle est le premier objectif de chantier pour la décoration. Au troisième étage, elle occupe environ la moitié de la surface de base du palais, près de 300 m². La cuisine ne semble pas proportionnée ; on peut supposer que les plats seront préparés ailleurs. La communication se fait par un sas pourvu de deux portes à ressort battant en sens inverse : une pour entrer, une pour sortir ; manière d'éviter, comme dans certains restaurants, les rencontres intempestives. On aperçoit parfois un menuisier indien travaillant sur une huisserie et qui semble jouer du violon ; on se rapproche et on constate qu'il prépare la pose d'une porte, effectue les avant-trous pour la fixation des paumelles à l'aide d'un instrument qu'on ne voit que dans les livres sur l'histoire des techniques : un antique vilebrequin à archet, ancêtre des perceuses et autres chignoles.
    La surface de la salle à manger sera un peu réduite après la pose des lambris à panneaux et plates-bandes. Il faut laisser un vide appréciable entre le béton et le lambris pour absorber l'épaisseur des jambages porteurs et pour la commodité de fixation. En totalisant la surface au sol de l'intervalle entre le mur en béton et les lambris, on obtient la surface d'un petit appartement de trois pièces : entre 50 et 60 m².
    Les cadres des ouvertures et les vitrages ne sont pas encore posés ce qui complique la tâche. Il faut prévoir une partie ajustable dans l'ébrasement des fenêtres. De plus, l'intérieur étant à la même température que l'extérieur, il est pratiquement impossible de travailler le plâtre ; tout sèche beaucoup trop vite.
    Le plafond en staff est suspendu ; c'est un plafond à caissons à la française dont les moulures doivent être dorées à la feuille. Impossible de travailler le staff.
    Difficulté encore plus grande pour la dorure : à peine étalée, la couverte qui encolle les moulures est déjà sèche. Impossible d'appliquer les feuilles d'or qui n'adhèrent pas. A force de palabres et d'intrigue, les fenêtres voilées d'un plastique, l'installation d'un appareil de conditionnement d'air, et l'utilisation d'une machine à débiter des glaçons pour refroidir l'eau rendent les conditions acceptables pour mener à bien le travail.
    Les Indiens qui travaillent sur le chantier n'éprouvent pas cette difficulté pour dorer la coupole de la mosquée qui fait partie de l'ensemble. Ils plaquent les feuilles d'or sur un lit de mercure – ils l'étalent à main nue sans la moindre réticence –  qui forme un amalgame avec le cuivre de la coupole. Mais auparavant ils ont travaillé l'or pour obtenir une feuille à partir d'un petit cube d'or massif comparable à un morceau de sucre. Il suffit de battre la petite masse d'or avec un marteau rivoir sur un « marbre » en acier en progressant du centre vers l'extérieur. Les cubes étant égaux en poids, quand la feuille atteint la dimension souhaitée elle a également atteint l'épaisseur requise et elle vaut bien une feuille laminée. Pour cette opération, la température ambiante est un adjuvant. Il faut une dextérité particulièrement adaptée, une maîtrise totale du coup de marteau en même temps qu'un détachement parfait pour ce spécialiste qui passe ses journées, assis en tailleur devant son marbre, à battre de l'or tout en bavardant ou en chantonnant.

    La salle à manger privée, au niveau des appartements, est nettement plus modeste. Elle ne mesure qu'une quarantaine de mètres carrés. La baie vitrée est orientée à l'est et donne sur le « bâtiment des femmes » et les rochers qui bordent la mer d'Oman. Le côté sud est constitué, sur toute la longueur d'un rayonnage comportant étagères et casiers qui peuvent contenir des livres ou des objets d'art. Près de la porte d'entrée, un bloc entier du rayonnage pivote et donne sur une petite pièce dont l'entrée est donc invisible : desserte ou logement de témoins occultes ?
    Le dernier étage est en grande partie occupé par une salle de cinéma. Les maçons indiens sont en train de creuser, dans la dalle de béton, les tranchées qui serviront à masquer dans de larges gaines les câbles d'alimentation du projecteur 35 mm et les câbles de liaison avec les enceintes acoustiques aux quatre coins de la salle. Ils ont préféré couler intégralement la chape et tailler ensuite plutôt que de réserver les passages de câbles. Ce qui les oblige à ouvrir des dizaines de mètres de tranchées assez profondes.

    Les Omanais

    Vue par les Omanais de l'intérieur, la France se résume à deux notions. Les seuls mots français connus et prononcés sont « Pigeot » et « Di Gaulle », sans qu'on sache très bien quel caractère domine dans l'attachement au second, sinon peut-être l'idée de libération.
    Pour le premier des deux mots, c'est limpide, c'est l'expression de la solidité absolue. Les voitures de marque Peugeot sont capables de parcourir des centaines de milliers de kilomètres, y compris à travers le sable des pistes, sans accuser de fatigue c'est à dire d'usure notable. Certains Français ont parcouru, dans leur « vieille » Peugeot, quelque 8 ou 10 000 km par les routes du nord de la Méditerranée jusqu'en Iran, puis traversé le golfe à Bandar Abbas vers les Emirats. Ils ont ensuite revendu avec profit à des Omanais cette « vieille » Peugeot qui fera encore un long usage ; au début des années 1970, les Peugeot concurrencent toujours les Nissan.
    Dans ces régions où l'arabe est parlé par près de 250 000 locuteurs, sur des territoires immenses, la France, malgré son capital de sympathie, est vue comme un bien petit pays d'Europe… qui ne parle pas la même langue que ses voisins !
    Les relations sont marquées d'abord par la bienveillance et l'hospitalité.
    Si, après une course risquée sur les falaises côtières surplombant les petits requins qui cherchent leur pitance, vous trouvez enfin un débouché de traverse qui en réalité n'est qu'un éboulis, vous verrez peut-être, en parvenant sur la terre stable, un Omanais qui vous a vu et entendu venir de loin, et qui vous propose humblement un verre d'eau.
    L'hospitalité est ce qu'on découvre d'abord.
    L'arrivée près d'un village entraîne le plus souvent l'envoi d'un messager qui vous invite à boire un café avec les anciens et les plus jeunes dans la maison commune. C'est aussi le mouvement de curiosité des sédentaires qui se nourrissent des événements rapportés par les nomades et autres itinérants ; ce qui n'enlève rien au plaisir de partager un thé ou un café à la cardamome, entre hommes bien sûr.
    Dans une agglomération comme Nizwah, le walli, autrement dit le maire, viendra sans doute à votre rencontre vous faire les honneurs de son village.
    Dans ce pays biblique, exactement semblable à celui des Rois Mages, qui produit toujours la myrrhe et l'encens, on peut découvrir, en plein désert, la monstruosité d'une citerne pétrolière flanquée de son escalier extérieur tournant en spirale, comme une dentelle,  jusqu'à une hauteur de vingt ou vingt-cinq mètres. Le plus impressionnant n'est pas de monter au sommet pour admirer le panorama désertique mais de redescendre le long de cette spirale dentelée, cramponné à une rampe filiforme.

    Les citadins sont plus rugueux, entraînés par l'activité du commerce et des affaires.
    A Mascate, un Omanais se précipitera peut-être sur vous si vous fumez dans la rue en période de ramadan. Sans méchanceté, naturellement ! Ou encore s'il vous soupçonne de chercher à photographier une femme ; nous sommes en 1973. Quant aux femmes, s'il s'en trouve d'une certaine condition à l'aéroport, dans la salle d'embarquement qui semble bénéficier d'un privilège d'exterritorialité, elles ont relevé leur voile et considèrent les choses et  les gens d'un regard aiguisé, presque gourmand.

    Vu par un Européen, si un monde de femmes est étouffant, un monde dont les femmes sont exclues est sclérosant ; les deux sont stériles.


Qatar - Oman




Qatar - Oman







Décoration





Inconvénients du nomadisme ordinaire.


  Bien sûr, il existait des photographies de cette région profondément exotique, davantage encore en 1973.
  Elles sortaient comme par magie d'un superbe polaroïde SX 70 acheté à Doha. Elles ont été égarées à la suite de déménagements multiples.
  L'appareil a été revendu avec bénéfice en France, où il était très rare, quelques temps plus tard, à un photographe spécialiste des superpositions sur polaroïde.
  Parmi les photos prises à l'intérieur du Qatar il y avait, en particulier, le "portrait" d'un superbe éléphant (probablement une éléphante d'Asie) dont on ne sait pas du tout pourquoi il était là. Son cornac lui avait dessiné des arabesques sur le frontal, avec des craies de couleur. Le cornac n'était pourtant pas avare d'explications ni de démonstrations sur la docilité de l'animal. Mais personne ne pouvait le comprendre. Simple supposition : il devait participer aux réjouissances démonstratives de l'émir.

  En revanche, les bobines d'enregistrements ont survécu.
  Les documents sonores ont été acquis, au titre de l'ethnologie, par le Centre Georges Pompidou.

  Rien sur le Qatar mais des extraits d'enregistrements en Oman serviront donc d'illustrations.




























Disque vinyle paru en 1975.

  Il faisait la promotion de la révolution populaire en Oman, au Yémen et en Iran.
  Malgré la tentative de diffusion commerciale il est douteux qu'il ait trouvé une audience.

Cliquez pour agrandir l'image













































Souk 1











































Bouc 2















Chat 3

Poisson 4












Esquisse du palais



Cliquez pour agrandir l'image

Le sultan Qabous en France

Cliquez pour agrandir l'image















Visite officielle en 1989



































Doreur 5




























Criée 6


Walli 7